Jeux olympiques : « Non aux dépenses pharaoniques du sport-spectacle »

Je me sens assiégé par les reportages et enthousiasmes médiatiques sur les Jeux olympiques (JO), que je n’aime pas. Il semble qu’il y ait consensus pour suivre cette compétition mondiale mais, en France, on n’entend pas beaucoup les voix critiques des JO. François Hollande vient même de déclarer depuis Londres qu’il était favorable à une nouvelle candidature de Paris pour les JO de 2024. L’hyper-manifestation sportive est pourtant encadrée par un formidable déploiement policier et militaire, la Grande-Bretagne, déjà championne du monde de la vidéosurveillance, en rajoute une couche orwellienne. Gigantisme militarisé de l’amusement.

Les contribuables du monde entier financent le sport dit de haut niveau au détriment d’investissements pour aider pauvres, chômeurs, mal-logés, mal-payés. Partout dans le monde le chauvinisme devient licite lorsqu’il s’agit de parler des médailles. On suit « nos » athlètes et leurs chances de médailles, leur gain d’un dixième de seconde dans telle ou telle course. L’infantilisme généralisé est encouragé par des préoccupations puériles portant, par exemple, sur le fait de courir le 100 mètres en 9 secondes 20 ou en 9 secondes 30.

La drogue circule dans tous les sports, pas seulement en Chine ou en Espagne, dans le cyclisme ou la natation. La chimie et la chimie du nationalisme dopent des performances qui n’ont aucun intérêt sinon celui d’assurer les profits de marchands de stades, de drogues, d’appareils sportifs, de boissons énergisantes ainsi que le prestige supposé des nations.

Les Romains avaient leurs panem et circenses (« pain et jeux du cirque ») ; nous avons de plus en plus de « circenses » et, pour beaucoup, de moins en moins de « panem » ; selon le mot d’un sociologue américain, Neil Postman, nous nous amusons à en mourir : les JO consacrent l’alliance des spectacles, sport et télévision, ils occupent le temps disponible de cerveaux qui ne pensent pas en termes politiques. La drogue du sport et des JO n’est pas que celle qui gonfle les muscles des athlètes-gladiateurs, mais c’est aussi la drogue télévisuelle et compétitive qui envahit les cervelles des spectateurs nationalistes.

Les JO ne sont que la forme exacerbée et mondialisée du triomphe de la société du spectacle décrite par Guy Debord. Ils représentent un gâchis de ressources extraordinaire, comme nombre de compétitions sportives. Le bilan carbone de ces jeux est catastrophique, il en est de même pour l’impact général sur l’environnement. Les JO favorisent en outre les investissements dans des secteurs qui promeuvent l’inégalité.

De la même manière que les contribuables ordinaires financent les plus riches bénéficiant de paquets fiscaux, les gens modestes paient les revenus exorbitants de sportifs-divas qui assurent le spectacle (et qui s’avèrent parfois décevants, comme les footballeurs capricieux). Les contribuables paient donc pour de gigantesques installations qu’ils n’utiliseront jamais. Combien de stades de banlieue, de foyers communautaires, d’écoles ou de centres aérés pourraient être construits avec cette manne déversée sur une toute petite minorité ?

Les JO placent la compétition au centre des valeurs, là où la solidarité et la coopération seraient les bienvenues. Certes, le sport en général et les JO en particulier sont populaires, ils sont l’opium du peuple de nos sociétés, mais qui fourgue cet opium ? Pourquoi ne traque-t-on pas les dealers de cette substance toxique ?

L’anti-intellectualisme nationaliste qui fleurit est une aubaine pour les pouvoirs économiques : pendant la communion autour du sport et de « nos » athlètes, la rébellion est étouffée. L’ »homme révolté » de Camus s’endort au son de La Marseillaise, est bercé par les voix enflammées des reporters sportifs qui savent bien allier vacuité idiote, nationalisme exacerbé et enthousiasme de pacotille. La cruauté de la compétition est gommée par les discours sur la beauté du sport et les qualités psychologiques et physiques exceptionnelles que les champions doivent posséder.

La relégation sociale dans les banlieues est dissoute dans l’admiration pour « nos » sportifs issus des minorités soudain promus gloires nationales protégées du racisme. L’idéologie de la compétition généralisée, si chère à nos dirigeants et penseurs néolibéraux, fait une percée extraordinaire durant les JO : même les critiques se rallient à l’idéal de la compétition non faussée. Le sport et son armada de thuriféraires médiatiques réussissent à tuer dans la ouate les velléités de révolte.

Les JO n’ont rien à voir avec une pratique sportive saine qui n’est pas compétitive et ne nécessite pas d’investissements pharaoniques. Le bien-être de tous ne passe pas par le gain d’un dixième de seconde, l’ingurgitation de drogues ou le désir d’écraser l’autre, surtout s’il ou elle est de nationalité différente.

Les JO nous renvoient une image hideuse de notre société mais la laideur est rendue socialement acceptable par la magie médiatico-sportive. Regardons les visages torturés et durs des athlètes, ils sont notre vérité dans la compétition. Nationalistes hargneux, sans tendresse, méchants, oublieux des déshérités, aveuglés sur notre propre situation, aliénés dans le culte des héros du jour, fondus dans une masse qui regarde mais ne fait pas, passifs et dépouillés par les investisseurs de la société des jeux du cirque. Une catastrophe éthique devient un beau succès idéologique.

Le sport lui-même est tué par la compétition. Il ne faut pas croire que nous sortons indemnes de la cocaïne médiatique des JO, notre accoutumance est incapacitante et nous la payons cher, au sens propre comme au sens figuré.

Pierre Guerlain, professeur à l’université Paris-Ouest-Nanterre

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